vendredi 13 avril 2012

Ca passe vite.

Ca va bientôt faire neuf ans que j’ai quitté ma brousse, Efok, au Cameroun, pour débarquer à Lyon, en France et le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai fait du chemin. Hier encore le fonctionnement d’un store relevait de la sorcellerie à mes yeux, et rien que l’idée que l’on puisse me demander de le lever en plein cours me faisait trembler comme un épileptique. Je me revois encore courir en sortant du métro la première fois en heure de pointe pour faire comme tout le monde. “Peut-être qu’il y a une bagarre, ou même des casses comme une fois à Sangmelima (Cameroun)”! Non. En fait c’était juste une matinée comme les autres, rythmée par le stress. Aujourd’hui, c’est le torse bombé que je brave les exposés, sans me soucier du fait que l’on puisse rire lorsque je prononce “pomme” et “paume” de la même façon; lorsque j’énonce “quatoce” pour “quatorze” ou encore “quatre-vingt-ET-un” au lieu de “quatre-vingt-un”. Oui, j’ai fait du chemin.


Tout commence au collège...
Je suis tout fier de leur rétorquer à tous, que je n’ai pas besoin de ce truc de vieux qu’est un agenda. Je compte noter ce qu’il y a à faire sur ma main...J'ai rapidement l'impression d'y avoir appliqué du Henné! Plus de doute: ici, ce n’est pas le même rythme. Le premier cours d’Art Plastique me perd. Je découvre que jusqu’ici, ils m’ont bourré le crâne - au bled - comme on nourrit les oies, en laissant esprit critique, raisonnement et analyse aux hippopotames.

“Que voyez vous sur cette oeuvre d’art?” Un point blanc en haut à gauche sur un fond noir, non?

“Je dirais que le point blanc symbolise l’Homme et que le fond noir c’est le néant. Peut-être que l’auteur a voulu représenter l’Homme face au vide existentiel”.

Attend petit, toi même c’est d’abord qui? L’auteur là, c’est ton père? Qui, ici, ressemble au point blanc là? Hein? Tu vois ça où? L’auteur a voulu représenter, l’auteur a voulu représenter...Tu étais là???! Un petit comme ça qui parle même de “néant”, de “vide existentiel”!

“Très bien Nicolas, on s’en rapproche, creusez plus!”

On s’en quoi? Creusez quoi? Ekié! A ce moment, je me demande si je n’ai pas loupé une substance illicite parmi les éléments figurant sur la liste des fournitures. Ils sont bizarres ces blancs: en plus de manger des poissons tellement carrés que ça ne ressemble plus à du poisson, ils écrivent leur propre langue comme des pieds gauches et divaguent en cours avec l’approbation du professeur.
Puis, vient le cours de musique; je découvre  les paroles du morceau que nous allons répéter pendant des semaines:

♫ Amstrong, je ne suis pas noir, je suis blanc de peau...Quand on veut chanter l’espoir, quel manque de peau...

          Ah bon! C’est par où les dérogations? Pas le temps de chercher du regard le prof pour lui dire “le père, ça se passe comment quand on est inapte à la chanson?”, voilà déjà un petit nabot qui me guette du coin de l’oeil pour voir ma réaction. Mouf! Je m’empresse de répondre avec ce regard d’enfants soldats dont il pense que j'en fais partie. Il détourne le regard, victoire! J’ai gagné...la bataille! Voilà deux autres, puis trois, et Hop, toute la classe me guette maintenant du coin de l’oeil. Bon, la classe: 1; le noir: 0. Je capitule, baisse les yeux et me concentre désespérément sur la chanson en marmonnant au lieu de chanter. J’attends seulement le premier contrôle pour m’illustrer et rectifier le tir.
          En attendant, les infrastructures m'impressionnent: pas de sol poussiéreux ni de trous dans les bureaux. Nous sommes une vingtaine par classe, soit le tiers de ce à quoi j'ai été habitué, et tu peux te retourner sans te faire du souci pour ton stylo. En plus, pas de chicotte pour vous tenir au carreau. Après, Je ne vais peut-être pas comme ma soeur jusqu'à crier "Iki  (merde) c'est mbgelmique ( vient de mbgel = sorcellerie) ici hein" en découvrant le gymnase mais je n'en pense pas moins. En revanche, c'est à base de camerounismes que je me casse la gueule: "il fait beau, on va pouvoir sortir en culottes (bermudas)"; "passe moi (laisse-moi passer)", "on est le quantième (on est le combien)?" ou encore "c'est un nguéguérou? (C'est un albinos?"). 

Ce qu'il a l'air bien  - en apparence - quand tu débarques, c'est que les profs vous donnent les chapitres, les pages et même les sous-parties pour une date précise lorsqu'ils vous interrogent. On est loin des profs sadiques du pays qui vous annoncent un matin "composition surprise sur tout le programme depuis le début de l'année". C'est donc ainsi que j'apprends mon cours au mot près comme je l'ai toujours fait. Seulement, en découvrant l'énoncé, je tombe du manguier. Les questions reprenaient entièrement le cours en se terminant par "qu'en pensez-vous? Justifiez?". Hein?! Malédiction! Tu nous donnes la réponse et tu demandes encore quoi?

Réponse: je pense que c'est quand même un peu bien... 

Il m'a fallu des mois, rythmés par des nuits blanches, afin d'assimiler le tiers des méthodes de travail à la française et en particulier, commencer à comprendre comment mes camarades en faisaient moins que moi mais obtenaient plus. Mais c'est bien en bachotant comme au pays que je parviens exceller. Et j’excelle tellement que ce sont les profs qui vont statuer sur ce truc bizarre et incompréhensible qu'est l'orientation me concernant. Le début de la fin.

28 commentaires:

  1. Tip Top j'aime bien ta manière d’écrire je découvre ton blog et c'est avec beaucoup de plaisir que je le lis a chaque fois

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  2. Comme une connexion dans l'air ... je me suis retrouvée dans cet article sur certains points. J'ai changé de lycée quand j'étais au Cameroun et je dirais que le changement de système éducatif (Camerounais à français) a été salvateur pour mes neurones. Enfin on me laissait m'exprimer et surtout m'ouvrir entièrement.
    Bref, je me suis retrouvée dans ton article.

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  3. ta photo d'alloco me tue!

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  4. La chicotte ! Ah lala , le Cameroun ! Souvenirs, souvenirs!
    J'aime beaucoup cet article, il va parler à beaucoup! :)

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    1. Et pas que des bons à propos de la chicotte, lol!

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  5. Blingcool, je dois reconnaître que j'apprécie vraiment ton blog.

    Je suis né en France de parents africains donc j'ai fait uniquement l'école française mais cet article m'a touché car j'ai ressenti le même malaise quand on nous appris "Armstrong" de Claude Nougaro (paix à son âme).

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  6. Le système français doit avoir des avantages. Mais je me demande toujours si cette autonomisation intellectuelle est véridique et si elle n'est pas, par ailleurs, la source de cette tendance à la "crise de l'éducation" actuelle. Je n'en sais rien, je ne suis pas passé par lui, du moins jusqu'à il y a 3 ans.
    Je pense que cette autonomie ne devrait pas venir dès le début; plutôt à partir du lycée, quand l'esprit lui-même est assez grand pour se poser vraiment des questions.
    Et puis l'idée du "penser par soi-même", peut-être. Mais pas partout. En SES notamment l'éducation est clairement orientée anti-libéralisme...

    Je suppose que cet article sera suivi d'un autre, vu la fin qui nous laisse sur un intenable suspens.

    Premier paragraphe : un oubli. "me faisait trembler comme *un* épileptique.

    En tout cas, c'est très agréable à lire. :-)

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  7. Au contraire, je trouve que le fait de cultiver comme ça l'esprit critique dès le collège est plutôt positif. Cela contribue à rendre davantage pragmatique les élèves. De quel aspect de la crise fais-tu exactement allusion? Sinon, je trouve que c'est bien fichu dans la mesure où justement jusqu'au lycée on ne développe que l'esprit critique, puis on amorce avec l'autonomie intellectuel (cf. Cours de Français et Philo).
    Bon, pour ce qui est de SES, je ne peux (malheureusement) pas m'exprimer dessus.

    (Le jour où tu n'auras aucune correction à faire, j'irais allumer un siège :))

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  8. Peut-être. Là j'avoue que je me questionne. Je n'ai pas encore de position très claire sur le sujet.
    Cette crise de l'éducation dont je parle est celle que les enfants ont vis-à-vis de l'autorité. Les professeurs et les parents ayant perdu leur statut autoritaire. C'est d'ailleurs une des premières choses qui m'avait choquées ici. Le ton des élèves, le fait de leur indécente impolitesse (à mon avis) et le fait que tout simplement on n'avait plus le droit de les punir vraiment sans s'attirer les foudres de la société.

    Mais bon, le mot crise est employé par ceux qui pensent que c'est une chute ( c'est mon cas). Et puis ce n'est peut-être pas le lieu d'en discuter. Évitons de transformer un article qui prête au rire en un sujet de débat trop sombre.

    J'attends ce jour aussi. Défi lancé pour le prochain. ^^

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    1. Ah, concernant la "crise" je suis à peu près d'accord, mais je pense que le problème est plus lié à la société plusqu'au milieu scolaire en lui même. Mais tu as raison, ne commençons pas à débattre dessus.

      (Je refuse de relever ton défi ^^)

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  9. bien écrit et très intéressant!

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  10. Je découvre tout juste ton blog et j’apprécie vraiment.

    Tu as une très belle façon d'écrire et je dois avouer aussi que j'ai bien ris - La photo du petit garçon qu transpire de peur est juste génial-

    Je suis née et j ai grandit en France ceci dit , je me retrouve un peu dans ton discours, surtout l'histoire de la chanson...

    Bonne continuation à toi.

    Au plaisir de te lire...

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  11. tu as quand meme oublié le coup des biscuits qu'on appelle Gateau ici hein?? ou de la personnes qui Flashe (tousse grasse) en classe et personne ne rigole sauf toi. bref nous avons un parcours similaire à 1 an pres. Ton texte a juste réveillé des souvenirs en moi. Enfant envoyé en internat Français au fin fond de Saint Cyr pas loin de Versailles.... ahem ahem La France tradi Catho Me voici (croisée de protestante et musulman noire de surcroit)
    M'enfin bon je pense que ces expérience font de nous les personnes riches de deux cultures que nous somems aujourdh'ui.
    Bisous le Tonton et vraiment d'enlever cette bannière qui me donne faim alors que je suis au boulot (ne me demande pas ce que je fous sur ton blog sinon je me fache) ptdr.

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    1. Aaah j'ai bien pensé au Flashe qui te éclater de rire, toi seul ou encore aux "sucettes LOL!! J'avais oublié le coup des gâteaux. C'est clair que ces deux cultures sont une vraie richesse, du moins qu'en sait s'en servir comme tel. Laisse ma bannière tranquille oh!!!

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  12. tu étais à efok comme mon petit frère ! au séminaire ?

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    1. Oui oui, au Petit Séminaire Saint Joseph d'Efok Ahah.Mais je n'y ai passé que deux ans. Ton petit frère y était en quelle année?

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  13. je pense que tu ne l'as pas connu il y était jusqu'a l'année scolaire 98/99

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    1. Ah effectivement, je venu bien après moi...Sauf s'il est revenu entre temps comme surveillant.

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  14. Tu m'as tuer de rire avec ton "quatre vingt-ET-un" j'en peux plus.Je kiffe ton blog

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  15. mais justement on dit quatre vingt ET un dé, comme vingt ET un et soixante ET un cqfd !! ca me parle trop le coup du " on dechire tout au bled côté note, on arrive on bosse dur comme d'hab, mais on se fait depasser en France??!! j'etais là wtffff ?? il m'a fallu du temps pour capter que les methodes d'evaluations ne sont pas les mêmes, les profs n'attendent pas les mêmes choses de nous... la pedagogie à l'africaine est bcp basée sur la memorisation( le fameux par coeur) et la capacité de restituer alors qu'ici ils misent sur la decouverte, la capacité a developper un raisonnement ect. c'est bien, mais ça donne des fois de grands gaillards Bac+4 qui ecrivent "ils croivent" ou "croyent" ! evidemment, personne ne les a chicotté pour apprendre par coeur les conjugaisons loool

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    1. et t'a raison.on dit "quatre vingt ET un" et on dit aussi on est le "quantième" et pas le combien, les docteurs peuvent aussi être docteurs en autre chose q médécine et je vais CHEZ le coiffeur et pas au coiffeur seigneur!

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  16. heyy malchance?on ne dis pas qutra vingt et un?? bon à part ça je me retrouve TOTALEMENT.moi aussi au camer jusqu'en 3ième et lycée uni ici..je me so]vien sje suis arrivé une mercredi.jeudi j'étai en cour dans 1 lycée privée en seine et marne.1ere heure : français...à la fin du cours j'étais bouche bée..la qualité ci c'est encore koi? en tt cas tu m'as tué de rire.et moi on me lap qd je dis "pôle" et "paul" de la mm façon..le chien m'a "crocqué"..on a étouffé ma blessure..pardon "arrête mon sac"...ah le pire c'est j'ai "soulé"..qd je rentre et j'entends tt ça..je suis MDR et les kmer me look coe si je suis folle.en tt cas mm apres 7 ans..je dis encore "assia"

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Ah, c'est bien, faut pas faire timide comme ça! Merci

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